On jouait déjà avant ta naissance, donc on a raison

Le garçon qui criait au loup s’est fait sodomiser par Tartuffe !

Par • le 16/1/2008 • Entre nous

Normalement, vous connaissez tous l’histoire du garçon qui criait au loup. Un jeune berger qui s’ennuyait s’est un jour amusé à crier « Au secours ! Au loup ! », ce qui a rameuté tout le village pour rien, mais le garçon a pu se divertir à peu de frais. Il a donc recommencé, le village s’est à nouveau mis en branle pour rien, mais ça l’a bien fait rire. Mais un jour, de grands loups sont arrivés et ont attaqué ses bêtes. Il avait beau crier « Au secours ! Au loup ! », personne au village ne s’est déplacé, parce qu’ils croyaient qu’il leur jouait encore un tour. La fin de l’histoire varie suivant les versions : tantôt le garçon rentre piteusement au village parce que les loups ont tué tous ses moutons, tantôt lui-même se fait dévorer. Mais la morale de la fable est la même : si vous passez votre temps à crier au loup pour rien, à la fin plus personne ne vous croira, même quand le loup viendra pour de vrai. Dans la réalité, il n’y a pas que les jeunes garçons qui crient au loup (en témoigne « l’affaire du RER D », survenue en 2004), et les conséquences sont parfois graves, surtout si le « loup » a un visage ou un nom.

De l’art de crier au loup quand on voit un chihuaha

En ce qui concerne les jeux vidéo, les exemples sont légion, vous vous en doutez. S’il n’en fallait qu’un, ce serait « l’affaire Rule of Rose« . Ou comment, à partir d’un seul article mal foutu et racoleur de l’hebdomadaire berlusconien Panorama, un jeu dénué de gore et de sexe dont il est dit que « rarement un survival horror ne se sera montré si prude » s’est vu accuser de contenir des scènes de torture et de sadomasochisme, et d’avoir pour objectif d’enterrer une fille vivante, voire de « violer une petite fille de 5 ans » puis « un bébé de six mois » ! Au point que des propositions de loi ont vu le jour en Europe, soit pour interdire totalement Rule of Rose et d’autres jeux dits « violents », soit pour tenter d’instaurer une commission de contrôle et de classification des jeux (1).

Le décor étant planté, venons-en au sujet du présent article : le jeu Mass Effect et l’incroyable polémique qu’il vient de déclencher chez certains milieux conservateurs américains. Les lecteurs habitués de GamePolitics auront sans doute compris pourquoi le titre de cet article mentionne la sodomie. Pour les autres, patience, on y vient.

Mass Effect, développé par BioWare (auquel on doit, entre autres, Baldur’s Gate, Neverwinter Nights et Star Wars : Knights of the Old Republic), est un mélange de jeu de rôles et de jeux d’action qui permet d’explorer un vaste univers de science-fiction. Les lecteurs voulant en savoir davantage peuvent se référer aux nombreux tests disponibles (comme par exemple celui-ci). Ils se rendront compte des nombreuses possibilités de ce jeu. Et quand ils verront laquelle a retenu récemment l’attention, ils comprendront pourquoi le nom de Tartuffe est mentionné dans le titre de cet article.

En effet, Mass Effect permet au héros (ou à l’héroïne) d’avoir une liaison avec une extraterrestre, ce qui déclenche une scène d’amour cinématique (donc non interactive). En regardant les vidéos disponibles un peu partout (dont celle-là), on se rend compte qu’il n’y a vraiment pas de quoi fouetter un chat : c’est du niveau de la scène d’amour de Top Gun. Mais ça a suffi pour que Mass Effect soit temporairement interdit à Singapour (depuis, l’interdiction a été levée, et le jeu est disponible uniquement pour les plus de 18 ans). Et surtout, ça a suffi pour que certaines personnes aux Etats-Unis se mettent à crier au loup sur le thème : « l’industrie du jeu vidéo vend du matériel pornographique à nos enfants ». Oui, on en est là.

Tartuffe au service des enfants : Cathy Ruse par devant…

Le 11 janvier, un site conservateur américain (2), Cybercast News Service, a publié un article intitulé Sex in Video Game Makes Waves Through Industry. Cet article donne notamment la parole à deux membres d’associations familiales et religieuses (3) qui dépeignent Mass Effect pratiquement comme un jeu pornographique et un simulateur de baise. Jugez plutôt : « Certains experts en jeux vidéo (sic !) et analystes pro-famille disent que Mass Effect est vendu aux jeunes enfants, et présente un danger moral pour eux, et que les compagnies qui ont créé et distribué le jeu devraient être poursuivies en justice ». D’une part, Bob Waliszewki, de Focus on the Family, est surtout scandalisé de la représentation de l’homosexualité comme de l’hétérosexualité « hors du contexte du mariage », et s’inquiète du manque d’information des parents (avec ce que racontent des « experts en médias » comme lui, on se demande bien pourquoi…). D’autre part, Cathy Ruse, avocate et membre du Family Research Council est la plus déchaînée des deux. Morceaux choisis (et traduits aussi fidèlement que possible) :

« Ce jeu est clairement distribué à des mineurs. (la preuve ? nulle part) Il y a des implications au niveau culturel quand on nourrit de cette manière l’imaginaire des enfants avec de la pornographie. Quand vous faîtes ça, vous leur donnez une image déformée de la sexualité et de la dignité humaines (…) Je ne sais pas si les gens sont vraiment au courant de ce qu’il y a dans ce jeu (à qui le dit-elle !), mais [les gens qui l'ont créé] devraient perdre beaucoup d’argent, et ils devraient perdre la confiance des consommateurs, parce que c’est un calcul stupide (…) Il s’agit d’argent. Il ne s’agit pas d’un débat sur le Premier Amendement. Il s’agit de [BioWare] qui essaie de se faire autant d’argent que possible. Il s’agit de mettre des éléments dans ses jeux qui, selon eux, les aideront à en vendre davantage. Ils se fichent de savoir ce qu’ils font aux enfants (…) Ce n’est pas éthique, et ils ont le devoir d’être de bons citoyens. Il n’y a pas dans le Premier Amendement de droit d’exploiter les enfants… Ils se font de l’argent au détriment des enfants en Amérique, et ils devraient être villipendés pour ça (…) Nous avons besoins de procureurs qui ont assez de cran pour traîner en justice ces compagnies qui violent la loi ».

GamePolitics a déjà démonté ce tissu d’inepties, donc on ne reviendra pas là-dessus. On ne reviendra pas davantage sur le fait que l’auteur, Evan Moore, n’ait pas été foutu de vérifier son « information », si on peut l’appeler ainsi. On remarquera juste qu’il a divisé le « débat » en deux : d’un côté, les « experts » et « pro-famille », et de l’autre, « l’industrie du jeu vidéo ». Qu’il ait essayé de contacter BioWare, bon, ça, c’est normal. Mais il aurait quand même pu, me semble-t-il, contacter la presse spécialisée, ou au moins lire ces tests (cela dit, s’il l’avait fait, il n’y aurait probablement pas eu d’article).

Mais ce qui, personnellement, me reste en travers de la gorge, c’est la manière dont Cathy Ruse a présenté la chose, les accusations qu’elle a portées contre BioWare, et les intentions qu’elle leur a prêtées, tout ça sans jamais en vérifier le bien-fondé. Elle a réduit un jeu qu’elle ne connaissait pas, acclamé pour sa richesse et sa profondeur, à une scène de copulation qui n’existait pas, et elle l’a marqué au fer rouge du label « pornographique ». Elle a dépeint BioWare, de véritables « faiseurs de monde » au travers de leurs sagas Baldur’s Gate et Neverwinter Nights, comme des maquereaux sans scrupules, qui vendent intentionnellement des cochonneries aux enfants, et tout ça pour se faire un peu plus de fric. C’est tout juste si elle ne les a pas dépeints comme des pédophiles ou des trafiquants d’héroïne. Toute la dimension artistique de Mass Effect, le processus de création de BioWare, tout ça a été impitoyablement nié. Elle n’a retenu que la prétendue « pornographie » du jeu et les intentions forcément mercantiles et prédatrices de ses créateurs. Et pour couronner le tout, elle a appelé à les traîner en justice et à les dénoncer en place publique !

Quelque part, ce n’est pas surprenant : elle s’est contentée de reproduire le schéma mental de certains « activistes anti-violence », selon lesquels « l’industrie du jeu vidéo », prise comme un bloc monolothique, est forcément une pègre assoiffée de profits. L’idée qu’ils aient des préoccupations artistiques ne peut pas les effleurer une seconde. Et qu’ils fassent des jeux « pour adultes » tout simplement parce ce qu’ils ont envie de partager leurs créations avec d’autres adultes, allons, vous n’y pensez pas ? S’ils font des jeux pour adultes (voire des jeux tout court), c’est forcément pour se faire du fric ! S’ils rajoutent une scène d’amour, c’est forcément pour se faire du fric ! Et ils vont forcément distribuer leurs jeux aux enfants, parce que ce sont des proies innocentes et vulnérables ! Les préjugés ont la vie dure… surtout quand ils contiennent un fond de vrai. Car en effet, l’outrance verbale et l’extrémisme de ces gens-là ne doit pas nous faire oublier le problème, bien réel, de l’accessibilité des « jeux violents » (déjà évoqué sur ce blog à deux reprises). Du reste, si Cathy Ruse avait eu ce langage pour Rockstar Games et Manhunt 2 (en remplaçant le sexe par la violence), ça ne m’aurait pas plus choqué que ça. Ou au moins, j’aurais compris. Mais ici, on ne parle pas de violence. Le schéma mental derrière lequel Cathy Ruse s’est planquée n’a aucune valeur. Elle n’a pas attaqué la violence de Manhunt 2, ni les pratiques douteuses de Rockstar Games. C’est Mass Effect qu’elle a attaqué, et réduit à de la « pornographie » (et en plus, pour une scène vaguement soft). C’est BioWare qu’elle a attaqué et assimilé à une bande de pornographes qui vendent leurs cochonneries aux enfants. Et la calomnie ne lui a pas suffi puisqu’elle a appelé à les traîner en justice. C’est ça que je trouve personnellement insupportable, et je regrette que les gens de BioWare ne lui fassent pas subir exactement le traitement qu’elle leur réservait, car ils ont de quoi la poursuivre pour diffamation (4).

Cela dit, une personne est allée encore plus loin dans la même veine (bien qu’elle s’en soit plus ou moins excusée peu après, mais nous allons y venir).

… et Kevin McCullough par derrière !

Le 13 janvier, Kevin McCullough, animateur de radio et polémiste conservateur américain, a repris cette fausse information dans un article intitulé The Sex-Box Race for President (5), en l’adaptant à sa sauce (comme le lien précédent est mort, allez plutôt ici pour lire l’article). Selon lui, Mass Effect permet de simuler les « actes sexuels les plus réalistes jamais conçus », mais pas seulement. En effet, le jeu offre au joueur la possibilité de créer et de personnaliser son avatar, comme dans de nombreux jeux de BioWare, puisqu’il s’agit après tout de jeux de rôle. Dans l’esprit de McCullough, cette personnalisation (qui va selon lui jusqu’à la modification de la grosseur des seins !) a pour seul but d’utiliser cet avatar dans des scènes de sexes. Un simulateur d’acteur ou d’actrice de X, en quelque sorte. Le reste de l’article est un véritable festival (une traduction française plus détaillée est disponible à cette adresse, avec quelques commentaires bien sentis). Ainsi, le titre Mass Effect est malhonnête puisqu’il ne fait pas mention du sexe. Le personnage du jeu « copule comme un lièvre avec des top-models, des actrices et n’importe qui ayant la patience de créer, nommer, et jouer de tels personnages ». Dans le jeu « les femmes se soumettent sans avoir le choix, elles sont censées apparaître comme des poupées Barbie faisant le trottoir, et pratiquer n’importe quelle position sexuelle imaginable ». Les joueurs mâles qui verront ce jeu penseront bientôt que les femmes sont comme ça dans la réalité (avec une référence appuyée aux tueurs en série qui s’inspiraient des films pornos auxquels ils étaient accros). Et enfin, « Mass Effect peut être customisé pour sodomiser n’importe qui, n’importe quoi, n’importe quand, selon le bon vouloir du joueur ».

Quel est le rapport avec l’élection présidentielle américaine ? Très simple : dans son article, McCullough interpelle les candidats en leur demandant d’avoir assez de tripes pour signer « une loi qui s’attaquerait à de tels excès sexuels de façon à ce que ses créateurs soient punis à un tel degré qu’ils ne s’en remettraient jamais ».

Inutile de préciser que ce que j’ai dit à propos de Cathy Ruse s’applique parfaitement à l’article de McCullough. Et encore une fois, GamePolitics a été prompt à répondre. Mais dans le cas de McCullough, les choses ne se sont pas arrêtées là. En effet, le site hébergeant son article permet de déposer des commentaires, et inutile de dire que les joueurs ne s’en sont pas privés ! Ils sont arrivés par centaine, nombre d’entre eux étant argumentés et réfléchis, certains étant plus injurieux (mais bon, peut-on leur reprocher de traiter de con quelqu’un qui a montré qu’il l’était ?), mais la plupart, bien que virulents, sont restés dans un registre courtois. On peut imaginer que McCullough a été surpris par l’ampleur de la réaction, qu’il a d’abord tenté de minimiser en l’attribuant à une bande de « libertariens », amalgamés pour l’occasion à des supporters de Ron Paul. Les choses ne se calmant pas (c’est peu de le dire), il a essayé de discréditer ces détracteurs en les assimilant à une bande de « gamer-nerds », et en isolant un email d’insultes et de menaces qu’il a reçu (car même si ce genre de chose est inexcusable, il était prévisible qu’il en reçoive) afin de la généraliser à l’ensemble de ses contradicteurs. Il a quand même essayé de leur répondre point par point… juste pour dire qu’ils ne faisaient que pinailler pour deux ou trois petites erreurs. Entre temps, la polémique a fait le tour des sites de jeux vidéo (je recommande en particulier l’article très bien construit et argumenté de GamerDad).

Néanmoins, il faut préciser que « l’affaire » s’est plutôt bien terminée. En effet, Kevin McCullough a proposé aux joueurs d’en débattre avec lui sur son émission de radio. Et il faut croire que le débat a porté ses fruits, puisque peu après il s’est plus ou moins excusé sur son blog. Plus précisément, il a admis qu’il avait été « désinformé sur au moins deux points importants » de son article originel ». Le premier point est le fait que BioWare ne vend pas Mass Effect intentionnellement aux enfants (et que des mesures sont prises aux Etats-Unis pour que les mineurs n’aient pas accès aux jeux qui ne sont pas pour eux). Le deuxième point est le fait que les joueurs de jeux vidéo ne sont pas tous des pervers asociaux et lunatiques, puisque plusieurs d’entre eux sont du même bord politique que lui, et partagent ses objections sur le contenu de certains jeux. De plus, il a fini par admettre que Mass Effect ne contenant que très, très peu de sexe, le jeu n’était pas tel qu’il l’avait décrit.

Je vous vois venir : c’est ça, ses excuses ? Eh oui, c’est juste ça. C’est très différent de la contrition de Bernard Depierre, quand celui-ci s’est rendu compte que Rule of Rose ne contenait aucune scène de viol, contrairement à ce qu’il croyait. On pourra donc discuter de la pertinence (et de la sincérité) des concessions et des excuses de Kevin McCullough. Mais le point le plus important, c’est que la réaction massive des joueurs a été menée de manière suffisamment constructive (et « civilisée ») pour être suivie d’effets. McCullough a probablement fait des demi-excuses du bout des lèvres, mais j’ai pour ma part le sentiment qu’il a compris que sa position était indéfendable et qu’il avait déconné sec. Il paraît que Jean-Paul Sartre a dit : « un con qui remarque qu’il est con l’est déjà moins ». Restons-en donc là pour l’instant. Pardonnons, mais n’oublions pas.

Quand le loup viendra pour de vrai…

Jusqu’à présent, « l’affaire Mass Effect » n’a illustré que le premier aspect de la fable du garçon qui criait au loup, c’est-à-dire le fait même de crier « Au Loup ! » quand il n’y est pas. Qu’en est-il du fait qu’à force de le crier, plus personne ne vous croit, même quand le loup est vraiment là ? Pour illustrer ce deuxième aspect, il suffit de lire les réactions de nombreux joueurs (surtout américains) à la simple idée que les jeux vidéo puissent être « régulés » ou « réglementés ». Et si ce n’est pas assez, on évoquera la manière dont « l’affaire Manhunt 2 » s’est déroulée, et le soutien insensé que ce jeu a reçu auprès de la « communauté », contre n’importe quelle critique « extérieure » (fût-elle pertinente).

Parce qu’à force d’employer les termes les plus outranciers contre des jeux qui n’en méritent pas le dixième (que ce soient Night Trap, Rule of Rose ou Mass Effect), quand vient un jeu comme Manhunt 2, qui mérite une critique sévère, plus personne n’écoute. A force d’utiliser des procédés plus déloyaux et mensongers les uns que les autres pour justifier la nécessité d’une législation, on finit par instiller l’idée que toute tentative de régulation équivaut à une censure. A force de faire croire (intentionnellement ou pas) que toute étude scientifique sur les effets négatifs des « jeux violents » est une preuve du danger des jeux vidéo tout court (6), on finit par faire des termes « experts » et « spécialistes » des synonymes de « charlatans ». A force de relayer sans recul ni vérification les accusations les plus délirantes sous couvert d’une rhétorique de « protection de l’enfance », on finit par discréditer jusqu’à cette notion. Et à force d’appeler aux poursuites judiciaires contre les créateurs de jeux vidéo sous n’importe quel prétexte, on finit par faire passer un message lourd de conséquences : inutile de discuter, le débat n’a pas lieu d’être, vous êtes avec nous ou contre nous, et si vous êtes contre, c’est la guerre à outrance.

Mais peut-être que c’est justement l’effet recherché…

Post-Scriptum

Apparemment, contrairement à ce que je croyais, l’affaire n’est pas terminée puisque Mass Effect a fait l’objet d’un… heu… « débat » sur Fox News. Vu le titre choisi par la chaîne (« SeXbox? New Video Game Shows Full Digital Nudity and Sex »), on ne pouvait pas s’attendre à un traitement honnête. D’ailleurs, si on avait des doutes, la présentatrice Martha McCallum a rappelé que la chaîne qui l’emploie est bel et bien Fox News. En d’autres termes, elle a raconté absolument n’importe quoi, puis elle a laissé la psychologue de service Cooper Lawrence abonder complaisamment dans son sens. On peut néanmoins se réjouir qu’elle ait donné (brièvement) la parole à quelqu’un qui savait vraiment de quoi il parlait. J’ai nommé Geoff Keighley, de SpikeTV, qui a fait ce qu’il a pu face aux deux autres dindes. C’est déjà ça.

D’un autre côté, comme je le disais en commentaire, l’article originel de Kevin McCullough, The Sex-Box Race for President, a été retiré du site qui héberge ses articles. C’était suffisant pour que le site australien News.com.au (dans un article par ailleurs assez correct) en fasse quasiment une victime, « réduite au silence » et « censurée par son propre site web avoir mis en colère la communauté des joueurs ».

Donc puisque les choses ne semblent pas se calmer, j’aimerais rappeler à tous ceux qui liront cet article le point le plus important : est-ce que Mass Effect contient vraiment les scènes de sexe qui ont été complaisamment rapportées ici et là ? Est-ce que le joueur peut réellement avoir des relations sexuelles interactives dignes des films pornos, en les modifiant comme bon lui semble ? Est-ce que BioWare a décidé avec ce jeu de vendre du matériel pornographique à des enfants ? La réponse à toutes ces questions est : non, fin de la discussion. En effet, pour discuter de choses telles que le sexe dans les jeux vidéo, ou du recours au sexe comme argument de vente employé par l’industrie du divertissement, ou encore de la « sexualisation » des enfants et des adolescents, il faudrait que Mass Effect offre une base pour ce genre de discussions (7). Or, ce n’est absolument pas le cas. Donc en ce qui concerne « l’affaire Mass Effect« , la discussion est close, et elle n’aurait d’ailleurs jamais dû avoir lieu.

C’est également sur ce point que je clos cet article. Pour de bon, j’espère.

(1) Cela dit, Panorama n’est pas le seul à avoir crié au loup : le distributeur italien de Rule of Rose, qui misait sur un scandale pour améliorer les faibles ventes d’un jeu par ailleurs mal noté par la presse, a une lourde part de responsabilité dans « l’affaire ».

(2) Qu’on se comprenne bien : ici, le problème n’est pas le fait que les personnes attaquées dans cet article appartiennent au camp conservateur ou néo-conservateur. Les différentes prises de position qu’on peut entendre au cours du débat sur les jeux vidéo, leur violence ou leur règlementation, dépassent largement les clivages gauche-droite. Pour un Bill O’Reilly qui vitupère les IPods et les gamers, vous trouverez un Sean Hannity qui est du même bord politique et qui a le même ton propre aux polémistes néo-conservateurs, mais qui est mordu de jeux vidéo (enfin, de la Wii). Et au début des années 90, Alain et Frédéric Le Diberder rapportaient dans leur livre Qui a peur des jeux vidéo ? que les attaques les plus virulentes contre les jeux provenaient de la gauche américaine, qui voyait en eux « un loisir pour petits mâles blancs, sexistes et racistes ». Il se trouve seulement les attaques contre Mass Effect proviennent exclusivement de personnalités appartenant au camp néo-conservateur américain.

(3) Enfonçons encore le clou : le problème n’est pas la nature politico-religieuse de ces associations (bien que leurs vues sur l’homosexualité influent grandement sur leur condamnation du jeu), mais les bêtises qu’elles propagent.

(4) Faut-il le préciser, je ne suis pas un maniaque du pénal, et je préfère de loin le dialogue, fût-il houleux. A mon sens, quand on passe par les tribunaux, c’est que la discussion a échoué ou qu’elle est impossible, ce qui est une mauvaise nouvelle. Mais avec Madame Ruse, nous avons un exemple de personne qui est prête à diffamer, à traîner en justice et livrer à la vindicte publique des gens qu’elle ne connaît pas, tout ça pour des accusations qu’elle n’a pas pris la peine de vérifier. Dans son cas, j’estime qu’un procès pour diffamation est la manière la plus sûre de lui apprendre les bienfaits de la retenue et de l’honnêteté intellectuelle.

(5) Au cas où vous ne comprendriez pas le jeu de mots, Mass Effect est disponible sur la Xbox 360, donc Xbox = « Sex Box ». On se marre, non ? Mais cet « humour » n’est pas ce qu’il y a de pire dans son article, malheureusement…

(6) Un exemple flagrant est l’interprétation des travaux de Craig Anderson par Jacques Brodeur. Le premier est professeur de psychologie à l’Université de l’Iowa et s’est spécialisé dans l’étude des effets négatifs des jeux vidéo « violents » (tout en reconnaissant les aspects plus positifs d’autres jeux). Il a publié une quantité d’articles sur la question, dont celui-ci, qui réfute un certain nombre de « mythes » à propos de ces « jeux violents ». Le second est éducateur (québécois) à la retraite et consultant en prévention de la violence en milieu scolaire. Il s’est lui aussi exprimé très souvent sur la violence des médias et il a traduit l’article précédent en français. Intention louable, et je dis ça sans malice puisque je m’efforce de faire la même chose dans mes articles. Le seul problème est que par le plus grand des hasards, quand Craig Anderson dit « violent video games », Jacques Brodeur traduit par « jeux vidéo »… tout court (15 fois sur 17). Inutile de dire que dans la presse généraliste, on retrouve très souvent ce fâcheux « défaut de traduction ».

(7) Tout au plus, « l’affaire Mass Effect » (et non le jeu lui-même) peut servir de base pour une discussion sur les dérives d’un certain journalisme de racolage. Mais je doute qu’on voit ce genre de débat éclore un jour, en tout cas à partir d’un jeu vidéo.

Tags: , , , , , , , ,

est joueur depuis les années 80, et joueur passionné depuis 1990. Ouais, à peu près comme tout le monde ici, quoi. Sauf qu'en plus, il cause. Beaucoup. Mais alors beaucoup. C'est pas sain pour lui qu'il cause autant. Faudrait plutôt qu'il joue.
Email | Tous les posts de

8 commentaires »

  1. Il est intéressant de constater que comme d’habitude, les mea culpa sont beaucoup, beaucoup moins relayés que les accusations diverses et variées. Ça me rappelle une histoire de sacs de silicone, ça…

  2. Effectivement. D’ailleurs, je vois deux autres points communs avec les 147 soi-disant « suicides à la silicone ». Le premier, c’est que les mea culpa sont plus que légers quand on les compare avec les accusations initiales. Le deuxième, c’est qu’en général, ceux qui colportent ces accusations s’en tirent comme si de rien n’était.

  3. Très intéressant comme article, j’aime.

    Encore !

  4. Le lien vers l’article originel de Kevin McCullough ( The Sex-Box Race for President ) est mort. Il a été retiré du site Townhall.com, qui héberge les éditoriaux de McCullough (et de nombreux autres personnalités conservatrices américaines). Visiblement, ils se sont rendus compte qu’il y avait beaucoup trop de conneries, ou trop de commentaires hostiles, ou les deux.

    Cela dit, ceux qui veulent le lire dans son intégralité en version originale peuvent aller à cette adresse.

  5. Résumé de ce qui s’est passé depuis que j’ai mis à jour cet article pour la dernière fois :

    - Jeff Brown, le boss d’EA (qui édite Mass Effect a réagi vigoureusement, en demandant des excuses à Fox News. La chaîne a rétorqué qu’elle l’avait invité à s’expliquer, mais qu’il n’avait pas donné de réponse. Chez Bioware, ils le prennent encore plus mal, et on les comprend.

    - Le livre de Cooper Lawrence a été « vandalisé » par les joueurs en colère sur Amazon. Plus précisément, ce livre a reçu des centaines de critiques négatives lui décernant une étoile (la pire note qui soit). La raison est que puisque Lawrence a attaqué publiquement un jeu qu’elle n’avait jamais vu, on pouvait se réserver le droit de massacrer son livre sans le lire (cela dit, certains l’ont lu, ce qui a confirmé leur jugement initial). Ce sentiment est partagé par le journaliste spécialisé Adam Sessler : « Bref, je n’ai pas lu le livre de madame Lawrence, mais je peux vous dire que c’est une merde, et je pense qu’il devrait être mis à l’écart des jeunes filles fragiles susceptibles de le lire, de peur qu’elle deviennent à leur tour de terrifiantes abruties à l’image de son auteure »

    - Puisqu’on parle de Cooper Lawrence, je l’avais qualifiée de « dinde » dans mon article, et elle est réellement passée pour une dinde auprès de la communauté des joueurs. Mais finalement elle ne l’est pas tant que ça, puisqu’elle a reconnu son erreur. Interrogée par le New York Times, elle a admis que les scènes de sexe du jeu étaient carrément moins explicites que certains épisodes de Lost. De plus, elle a décrit dans son émission de radio la manière retorse dont Fox News l’a approchée et lui a demandé de dézinguer le jeu avant même qu’elle ait compris ce qu’elle foutait là.

    - Et, cerise sur le gâteau, même Jack Thompson défend Mass Effect, en qualifiant cette controverse d’« absolument ridicule ».

    Il y a donc encore beaucoup de choses à dire, et surtout des leçons à en tirer. Ce sera l’objet de mon prochain article.

  6. les scènes de sexe du jeu étaient carrément moins explicites que certains épisodes de Lost

    Oh mon Dieu, Lost, quelle abominable série pour dépravés pervers obsédés du cul.

  7. Jusqu’à présent, je n’avais pas bien saisi pourquoi Kevin McCullough avait parlé de sodomie dans son article. Mais je viens de me rendre compte que cette position préoccupe beaucoup les républicains américains, au point qu’elle sert d’argument contre l’un de leurs candidats à la présidentielle, Mike Huckabee (pourtant chrétien conservateur et grand fan de Chuck Norris). En témoignent deux articles récents d’Ann Coulter (celui-ci et celui-là) qui, si je puis me permettre l’expression, me trouent le cul.

  8. Cette femme est vraiment complètement tarée.

Ajouter un commentaire